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Les Déjeuners sur l'herbe asbl- éditions

3 nouveautés
(récit et nouvelles)
pour cette fin 2011 :
- L'homme au tricorne
- Les anges sont assis sur leurs ailes
- Le vrai du vrac

Tout cela est si délectable !

AUTEURS ET LIVRES > Paul Bergèse
 

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Extrait de Tumultes et dérisions

Passages à vide.

Cinquante-quatre ans et je me contrôle toujours. Jusqu’ici, je n’ai tué personne, et ce n’est pourtant pas d’envie que je manque.
Mais je m’efforce au calme, je me canalise dans les flancs très étroits de la bonne conduite, et, apparemment, je suis un honnête homme.

Or, il m’est atroce de supporter mon prochain et d’écouter son discours mou à propos de la vie, du temps, des jeunes, des vieux, dénommés pudiquement nos aînés. Ces sujets inextinguibles de la conversation de bon aloi me figent dans une glu que j’exècre. Jamais contents mes contemporains : ils sont en regret d’un degré Celsius en plus ou en moins, d’une inadéquation des attitudes de ceux qui leur sont étrangers, d’une mort trop lente ou trop rapide à faucher un autre.
Mais quelle manne de commentaires et quelle débauche de recueillements convenus ils nous apportent tous ces morts ! Que ferait-on sans leur à-propos journalistique lorsqu’ils s’étalent en meurtres, catastrophe naturelle, ou accident coupable ?
Moi, je ne m’y retrouve plus depuis un certain temps entre les morts et les vivants. Qui l’est ? Qui ne l’est pas ? Qui n’est plus ? Qui fut ? Qui nous nargue de sa scandaleuse longévité ? Qui aurait dû partir ou rester ?
Dans la foule, je scrute, avec cette partialité propre aux vivants, le futur disparu, celui ou celle qui ne tiendra pas jusqu’à demain et qui est là, sous mes yeux, en train d’entamer son dernier compte à rebours.
Je lis d’ailleurs, en juge particulièrement sévère, les annonces nécrologiques dans les journaux et je classe les bons et les mauvais départs.
Pas facile de vivre à l’aune de toutes ces colères rentrées lors de l’établissement du bilan des pertes et profits car je sens le poison de la finitude se couler en moi.
En fait, je suis un homme marié. En cette qualité, il m’arrive de croiser le regard de ma femme. Elle m’examine avec froideur, sans pour autant nourrir le projet de me détruire ou de m’effacer de son horizon. Non, elle observe calmement le spécimen d’homme qui est le sien, habituée à lui comme on peut l’être à un durillon dont on a mesuré, de longue date, la ténacité inexpugnable. C’est ce que je pense, en tous les cas, de son intérêt pour moi, et je me garde de lui poser la moindre question.
« Tu sors ? » me dit-elle ;
« Oui. A ce soir, » m’entends-je répondre.
« Bonne journée, » sourit-elle.
Voilà le stéréotype de nos rapports. Pas de heurts, pas de contacts, pas d’implications.
Je sors et je m’habille d’éventuelle liberté. Je songe à un ticket de train qui m’emmènerait voir la mer. A Ostende, de préférence. Je projette un voyage éclair à Paris, ni vu ni connu, au volant de ma voiture – maison – coquille. Je me vois plus loin encore, dans le Sud. Je m’imagine, chauffé de soleil, écouter un arbre peuplé d’oiseaux bavards.
Qui m’en empêche ?
Personne.
L’évanescence de mes envies me tue.
Alors, je vaque à ma profession, là où un bureau s’érige en dunes de papiers qui changent leurs vagues sommets au gré des vents d’ordre, de désordre et d’urgences. J’écris des compte-rendus et des rapports, et je m’applique.
En bas, sur le trottoir, j’entends monter vers moi les bases d’une thèse ménagère reprenant la liste des produits suffisants et nécessaires pour décrasser les pierres tombales. Nous sommes en effet dans la période de Toussaint et il s’agit de connaître le Code relatif à la maîtrise de l’habitat funéraire. Prescription extinctive des mousses et calcaires, priorité absolue aux glorieuses potées !
La conversation n’en finit plus d’autant quelle est menée par l’horrible dame Menu, harpie revancharde autant qu’encaustiquée.
« Ta gueule ! Conasse ! » hurlai-je in petto, car, je n’ai jamais exprimé à haute voix mon agacement à subir ce moulin à paroles, occupé, aujourd’hui, d’investir dans le coup de brosse ou de torchon.
Je me penche à la fenêtre et je la vois, la dame Menu, avec ses sacs et son bonnet crocheté, avec son air materdolorosique. Oui, je la vois distribuer conseils et confidences à cette sotte qui a eu la bêtise de laisser démarrer cette conversation qui n’est pas prête de finir.
Pas possible de se concentrer sur mes travaux, alors autant partir.
En rentrant chez moi, j’ai tout de suite compris que ma femme s’en était allée. Elle m’avait laissé un mot :
« Marre de l’amarre à un mort. »
Elle a toujours aimé cela, ma femme, ce genre de formules avec « allitération ». Donc, si je comprenais bien, le mort c’était moi ? Je ne m’y attendais pas, mais, tout-à-coup, je comprenais ce que notre vie était devenue. Comment allais-je vivre sans son intendance que je trouvais pratique dans cette goujaterie basique que j’avais entretenue avec elle ? Quelques mois plus tard, je suis toujours le même et j’estime avoir bien négocié le cap de la solitude ménagère, mais un peu moins bien celui de la solitude tout court.
Il restait ce passé commun de la maison, dans laquelle j’entre, de laquelle je sors, où je vais, où je suis, que je quitte à grands claquements de porte.
Je travaille. Je cesse de travailler. Je quitte le bureau. Je marche au gré de la ville et de ses parcs. Je connais chaque pavé, chaque rassemblement de buis, les panneaux touristiques, les façades écorchées, les rénovations avalisées.
Les oiseaux chantent ce qu’il est convenu qu’ils chantent et je n’entends plus ces évidences.
« Je ne suis pas enchanté, » me dis-je, tout heureux de la découverte de le savoir, tout malheureux du constat de le vivre.
Cela a duré le temps qu’il fallait que cela dure.
Aujourd’hui, pourtant, je change de vie.
C’est décidé depuis quelques jours et surtout depuis que j’ai aperçu, sur le trottoir d’en-face, cette passante régulière.
Elle me plaît et l’envie m’a pris de le lui dire.
Tout en écrivant mes rapports, je surveille du coin de l’œil les allées et venues de la rue. La voilà.
Je descends quatre à quatre l’escalier de l’immeuble, je sors en trombe, je vérifie sa progression. Dans une seconde, je traverse et je lui souris.
Ca y est.
Mais quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
C’est quoi ce hurlement de freins ?
C’est quoi ce choc ?
Je ne vois plus rien.

*

Madame Menu fut entendue comme témoin à propos de cet accident.
Le policier commençait à s’agacer du ton haut perché et des répétitions à l’infini car Madame Menu l’avait déjà dit, et redit. Oui, elle avait été particulièrement choquée par cette affaire, car, outre le sang répandu sur « son » trottoir, les derniers mots de la victime furent une autre salissure :
« De toutes les façons, c’est moi qui meurs, alors ta gueule, conasse ! »

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Corinne Poncin

Corinne Poncin

couverture tumultes

Format 13,5 x 21 cm - 62 pages
Couverture avec rabats 250 g
Intérieur papier couché 100 g
Dos carré collé
Dépôt légal : D/2007/10362/2
ISBN : 2-930433-08-6

Prix : 9 €

   
 

Liste des livres

Le vrai du vrac
Corinne Poncin

L'homme au tricorne
Paul André

Les anges sont assis
sur leurs ailes

Béatrice Bouret-Spreux

Le cŒur se hausse jusqu'au fruit
suivi de
Interieurs
Philippe Leuckx

Echos
Thibor
illustré par
Laurent Dierick

Proche des larmes
Jacques Mercier

Entre les tours de brux' et gand...
Jean-François Bruneau
illustré par
Émilia Jeanne

Entre les tours…
Livre d'images
de Émilia Jeanne
inspiré des textes de
Jean-François Bruneau

Droit de citÉ
Sonia Perbal
et Christophe Brichant
illustré par
Gérard Haton-Gauthier

Tumultes et dÉrisions
Corinne Poncin

Pour un peu de chaud…
Paul Bergèse
illustré par
Iris

La PlanÈte verte
et autres histoires courtes
Arcangelo Petrantó

Le petit cri tÊtu du perce-neige
Paul André

entre autres choses…
Isabelle Bats

Pierre II
ou les chroniques du septiÈme ange
Claude Aubert

Retable. Petite suite flamande
Jean-Pierre Spilmont

Le printemps est tout nu au Paradis Perdu
Philippe R. Colpaert